
René Maran, écrivain de seuil
Premier Prix Goncourt obtenu en 1921, René Maran reste méconnu. Pourtant, Batouala précède la Négritude et invente une écriture où la décolonisation commence dans la phrase. Retour sur une œuvre de seuil.

Premier Prix Goncourt obtenu en 1921, René Maran reste méconnu. Pourtant, Batouala précède la Négritude et invente une écriture où la décolonisation commence dans la phrase. Retour sur une œuvre de seuil.

Un titre qui frappe : Gouverneurs de la rosée. Non pas gouvernés, mais gouverneurs et au pluriel. Roumain place ainsi d’emblée les paysans haïtiens en position de maîtrise, de dignité, de pouvoir sur leur destin.
Compte rendu
Le 10 mars 2026, à l’occasion du Quart d’heure de lecture national (#10marsjelis), le Jardin de %inuit a lancé la première édition de son Bokantaj-épi-liv (échanges autour des livres), veillée de lectures partagées en ligne entre les territoires kréyolphones et les diasporas.
Alors que le Centre national du livre invite à éteindre les écrans, le Jardin de Minuit a fait le choix inverse : tout allumer, se connecter et réunir des lecteurs aux quatre coins du monde.
Cette première édition a connecté des participants depuis La Réunion et Paris sur le créneau de la grande fenêtre (12 h 30 – 14 h).
L’événement a été un moment d’échange dense et chaleureux, marqué par l’intervention de Nadia Vingadessin, sociolinguiste réunionnaise, qui a lu deux poèmes en créole réunionnais et partagé une riche sélection d’auteurs de La Réunion.
Alexia de Saint John’s a présenté les grandes lignes du parcours de lecture du Jardin de Minuit (René Maran, Léon-Gontran Damas, Jacques Roumain) et a lu des extraits de Gouverneurs de la rosée (Jacques Roumain, 1944, Mémoire d’encrier, 2007).
Le nombre de connexions effectives est resté en deçà des inscriptions. Mais la qualité des échanges confirme la pertinence du format. Le Bokantaj-épi-liv a vocation à être répété plusieurs fois par an, et pas seulement à l’occasion du 10 mars.
Alexia a ouvert la séance en rappelant l’esprit du Bokantaj-épi-liv : là où le Centre national du livre propose d’éteindre les écrans, le Jardin de minuit choisit de les allumer afin de connecter les régions kréyolphones entre elles. Elle a souligné que les inscriptions provenaient principalement d’Instagram et que cette première rencontre en ligne ouvrait une précieuse possibilité : être en contact avec La Réunion malgré le décalage horaire.
Le cadre a été posé : parler de livres, de lectures, partager des points de vue sur les auteurs qui ont marqué les participants, que ce soit en créole, en français ou dans toute autre langue.
Alexia a précisé que le club de lecture a été lancé en novembre 2025, dans le prolongement du travail sur le cinéma au sein du concept Kreyollywood avec le constat que les livres souffraient du même problème d’absence de visibilité et de discrimination dans l’édition.
«Les livres, c’est du cinéma écrit. Donc on va travailler sur ces deux segments.
Alexia de Saint John's
Nadia Vingadessin s’est présentée depuis La Réunion (15 h 30 heure locale). Docteur en sociolinguistique, elle travaille sur le créole réunionnais et l’enseignement des langues étrangères à La Réunion, pour un public essentiellement créolophone dont la langue d’enseignement reste le français.
Elle a publié des poèmes en créole réunionnais dans la revue linguistique Noutlang, créée à l’université de La Réunion dans les années 2000.
Estelle, Martiniquaise, a expliqué qu’elle comprend très bien le créole martiniquais mais répond en français à ceux qui lui parlent créole. Elle suit les ateliers pour passer à la pratique orale. Pascal, d’origine martiniquaise et algérienne, découvre le créole depuis les cours.
Alexia a présenté les trois premiers auteurs explorés par le club de lecture, que Nadia et les autres participants ne connaissaient pas :
• René Maran — Batouala (JDM1) : premier auteur noir à recevoir le prix Goncourt (1921). Alexia a évoqué les polémiques racistes de l’époque (« un Noir ne peut pas écrire comme ça »), son refus de collaborer sous le régime de Vichy, et le documentaire projeté lors du Kréyol International Film Festival (KIFF) qui a reçu le prix du Meilleur documentaire.
• Léon-Gontran Damas — Pigments (JDM2) : recueil de poèmes interdit, écrit en français avec une forte oralité derrière le texte. Alexia a rappelé la distinction entre le mouvement de la Négritude et l’Éloge de la créolité.
• Jacques Roumain — Gouverneurs de la rosée (JDM3) : longuement présenté avec lecture d’extraits (voir section suivante).
Alexia a consacré une part importante de la séance à présenter Jacques Roumain (1907–1944) : écrivain haïtien, grand voyageur qui fonde le bureau d’Ethnologie de la République d’Haïti. Il écrit L’ Ethnologie ancienne des Taïnos.
Elle a mis en relief plusieurs dimensions du roman :
• Une écriture cinématographique : Roumain écrit comme s’il filmait, avec des scènes d’exposition visuelles, des tableaux de la nature haïtienne et une construction narrative digne d’un scénario.
• La personnification de la nature : la nature est femme, elle a des blessures, des cheveux, des rêves. Le « réel magique » où le réel et l’invisible coexistent sans distinction.
• Le coumbite : ce travail collectif de la terre rythmé par le tambour et le chant, expression d’une solidarité qui était le ciment des sociétés créoles. Alexia a fait le lien avec Raphaël Confiant, qui décrit une scène semblable en créole
Alexia a lu trois extraits du roman : la scène de la jeune femme à la source (p. 11), le passage sur le courage des travailleurs de la terre, la méditation sur les arbres et la sève.
Elle a invité les participants à se procurer le livre, disponible en ebook (9 €) chez Mémoire d’encrier (maison d’édition haïtienne basée au Canada) ou en œuvres complètes commandées chez L’Harmattan.
Nadia a fait parvenir deux poèmes enregistrés dont elle est l’auteur : Maloya accompagné de musique maloya de Danyel Waro, un artiste de grande renommée de La Réunion et le poème Mon lamour pou Ti Bondié.
Nadia a lu deux poèmes de sa propre création, tous deux en créole réunionnais dont l’un publié dans la revue linguistique Nour Lang.
Premier poème lu : Nout lang Nout péi. Un calligramme en forme de cœur, court et percutant, sur le créole réunionnais comme langue qui réunit « mil pèp, mil koulèr » (mille peuples, mille couleurs).
Second poème : extrait d’un poème hommage à son père. Poème plus long, publié dans la revue Nout lang, évoquant une cérémonie funéraire hindoue : le rituel à la rivière, le rasage de l’aînée, la procession avec des fleurs et du riz, les divinités (Vishnou, Shiva, Ganesh, Krishna) que son père peignait. Le poème reflète la pluriculturalité réunionnaise : tradition hindoue, créole réunionnais, héritage des engagés. Les participants n’ont pas tout compris du texte en créole réunionnais, mais tous ont été touchés par la portée émotionnelle et la beauté poétique de la lecture.
Tous ont été touchés par la portée émotionnelle et la beauté poétique de la lecture quand bien même les participants n’aient pas tout compris du texte en créole réunionnais.
C’est beau, on sent l’émotion dans les textes.
Estelle
Nadia a retracé la formation du créole réunionnais depuis le XVIIe siècle : l’apport des esclaves africains et malgaches, puis des engagés indiens, chinois et musulmans après l’abolition.
Le créole s’est construit comme langue de communication entre ces peuples d’origines diverses, intégrant des mots malgaches, africains, indiens. Nadia a rappelé les langues en présence à La Réunion : français, créole réunionnais, shimaore, kibushi, mauricien, malgache, hindi, arabe, mandarin.
Elle a noté que l’écriture du créole réunionnais est récente (enseignement à l’école depuis 2001 seulement) et que la langue n’est pas encore figée. Alexia a fait le parallèle avec la Martinique, où la langue créole s’est également construite par mélange après l’arrivée des Indiens, des Chinois et des Libanais.
Une demande de cours de créole réunionnais à Paris a été évoquée.
Nadia a mentionné l’œuvre de Karl Bègue, enseignant d’anglais comme elle, qui publie des poèmes avec la traduction française en regard — un outil possible pour l’apprentissage du créole réunionnais.
Un fil rouge de la séance a été la question de l’accès aux œuvres. Alexia a soulevé le problème récurrent de la réédition : de nombreux livres fondateurs sont épuisés et difficilement retrouvables. Le même constat vaut pour le cinéma, avec des films des années 1970 dont les droits sont détenus par d’autres.
Le Jardin de minuit constitue progressivement un fonds en achetant les livres à chaque séance. Alexia a recommandé deux points d’accès : Mémoire d’encrier (maison d’édition haïtienne à Montréal) et L’Harmattan (librairie-éditeur à Paris) qui édite de nombreux auteurs des Antilles, notamment la thèse de doctorat de Jean Bernabé sur le Créole antillais intitulée (Fondal Natal : Grammaire basilecticale approchée des Créoles guadeloupéen et martiniquais, publiée chez l’Harmattan ,1983) Un livre longtemps épuisé et récemment redevenu disponible.
En réponse à la question d’un jeune participant (« Quels sont les auteurs réunionnais à connaître ? »), Nadia a partagé la sélection suivante :
Nadia a particulièrement mis en avant Karl Bègue, dont les recueils bilingues (créole réunionnais / français, parfois anglais) pourraient servir de porte d’entrée pour découvrir le créole réunionnais.
En fin de séance, Nadia a proposé à Alexia d’intervenir en ligne lors d’une rencontre avec des étudiants à La Réunion, le 23 mars 2026 (matin, heure de La Réunion), dans le cadre de la Semaine des langues.
Alexia parlera de Suzanne Césaire et du créole martiniquais.
Cette invitation est une première retombée concrète du pont tissé entre Paris et La Réunion grâce au Bokantaj-épi-liv : le liennaj à l’œuvre.
• La connexion entre deux territoires (La Réunion et Paris) a créé un véritable pont littéraire, concrétisant le liennaj au cœur du projet.
• L’intervention de Nadia Vingadessin — lectures en créole réunionnais, partage d’auteurs, éclairage sociolinguistique — a apporté une dimension vivante et généreuse.
• L’intercompréhension entre créoles a été testée en direct
• La présence de participants de l’atelier de créole martiniquais a enrichi les échanges entre territoires kréyolphones.
• Les inscriptions sont principalement venues d’Instagram, confirmant la pertinence de ce canal de communication.
• Écart significatif entre le nombre d’inscrits et le nombre de participants effectivement connectés.
• Organisation faite dans un délai court, ce qui n’a pas laissé assez de temps pour relayer.
• Pas de lecture en créole préparée côté Paris (seule Nadia a lu en créole réunionnais). Alexia a reconnu ce manque et s’est engagée à y remédier.
• Diffusion du questionnaire anonyme aux participants pour recueillir leurs impressions.
• Répéter le Bokantaj-épi-liv plusieurs fois par an, pas seulement le 10 mars.
• Séance JDM5 : Suzanne Césaire — Le Grand Camouflage, le 19 mars 2026 à l’ESSpace ; Paris 13.
• Intervention en ligne d’Alexia à La Réunion (23 mars 2026, Semaine des langues).
• Préparation du SILEK 2026 (22–24 mai 2026, Paris).
• Projet Kreyollywood Tour (horizon 2028) : tourner dans les territoires (Martinique, Guadeloupe, La Réunion) pour projeter les films récompensés par le KIFF.
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