
René Maran, écrivain de seuil
Premier Prix Goncourt obtenu en 1921, René Maran reste méconnu. Pourtant, Batouala précède la Négritude et invente une écriture où la décolonisation commence dans la phrase. Retour sur une œuvre de seuil.

Premier Prix Goncourt obtenu en 1921, René Maran reste méconnu. Pourtant, Batouala précède la Négritude et invente une écriture où la décolonisation commence dans la phrase. Retour sur une œuvre de seuil.

Un titre qui frappe : Gouverneurs de la rosée. Non pas gouvernés, mais gouverneurs et au pluriel. Roumain place ainsi d’emblée les paysans haïtiens en position de maîtrise, de dignité, de pouvoir sur leur destin.
Tout d’abord, un titre qui frappe : Gouverneurs de la rosée. Non pas gouvernés, mais gouverneurs et au pluriel. Roumain place ainsi d’emblée les paysans haïtiens en position de maîtrise, de dignité, de pouvoir sur leur destin.
C’est Manuel qui définit ce que signifie être gouverneur, dans une conversation avec sa mère Délira :
Mais la terre, c'est une bataille jour pour jour, une bataille sans repos : défricher, planter, sarcler, arroser jusqu'à la récolte, et alors tu vois ton champ mûr couché devant toi le matin, et tu dis : moin untel, gouverneur de la rosée, et l'orgueil entre dans ton cœur.
p. 26
Un gouverneur fier d’avoir rendu sa robe à la terre.
Mais ce gouverneur n’est pas seul. L’individu ne compte que par le collectif. C’est « une assemblée de gouverneurs » qu’il faut constituer, car seul « un grand coumbite peut défricher la misère et planter la vie nouvelle » (p. 52).
On pourrait se demander si Roumain, citoyen engagé et homme politique, ne choisit pas ce mot à dessein, en rejoignant symboliquement l’Épopée révolutionnaire : Toussaint Louverture, devenu gouverneur d’Haïti. Là, le paysan, comme le révolutionnaire, prend en main son destin.
Gouverneurs de la rosée est aussi un testament. Roumain meurt quelques mois après l’achèvement du roman, à 37 ans. Il laisse ainsi son legs : une ode à la vie, à l’amour, à la solidarité, à la foi en l’avenir.
Comme René Maran avant lui, Roumain a l’œil du photographe, du cameraman, du réalisateur. Dès le premier chapitre, nous sommes projetés dans une véritable scène d’exposition cinématographique.
Un western avec cette « poussière que le vent rabat d’une haleine sèche sur le champ dévasté de petit-mil, sur la haute barrière de cactus » et cette « fumée dont la barbe cotonneuse s’envole au vent » qui caractérise Bienaimé.
Et, la première phrase sonne telle une sentence biblique : « Nous mourrons tous. » Le décor est planté. La terre est sèche, le village est condamné ; sauf si.
Le point de vue de Roumain pourrait dérouter, mais il fascine. Il est à la fois le « Je » collectif et le narrateur omniscient, passant de l’un à l’autre avec une liberté souveraine, ne cassant jamais ce fil dont il parle, le fil de la vie.
Roumain prend ainsi la parole au milieu d’une phrase, surgissant dans le récit comme une voix du peuple : « nos grands pieds de travailleurs de la terre, on vous les foutra un jour dans le cul, salauds » (p. 11). Il commente entre parenthèses, complice du lecteur : « (c’est son amoureux) » (p. 10). Et il sait ce que ressent Annaïse tout au fond d’elle : « Je vais mourir. Son corps nu brûlait… Une angoisse indicible naissait en elle » (p. 89).
Cette façon de passer avec naturel d’une description poétique à un commentaire du personnage, sans que jamais rien ne tombe comme un cheveu sur la soupe, crée une narration fluide, organique, vivante qui vous emporte jusqu’à ressentir une émotion réelle.
Les expressions créoles – un peu francisées certes – parsèment le texte et font ressentir une saveur dont j‘apprécie, en tant que Kréyolphone, toute la succulence : « et si tellement », « tout partout », « c’est ici que reste », « adieu », « honneur et respect », « ne déparle pas », « capon ».
Ces expressions ne sont jamais en italique. Au contraire de l’espagnol, qui lui est marqué comme langue étrangère. Le créole, lui, est chez lui dans le texte français. C’est ainsi que Roumain défait la diglossie, refuse la hiérarchie des langues, fait entrer la parole paysanne dans la littérature sans la mettre entre guillemets. Un geste éminemment politique.
Manuel et ses parents incarnent deux rapports au monde et Roumain les fait dialoguer sans jamais trancher.
Délira et Bienaimé vivent dans un univers de croyances, de loas, de forces invisibles. Manuel, lui, revient de Cuba avec une foi différente : celle en la volonté de l’homme, en l’observation de la nature, en l’action collective. Il ne désespère jamais : « Les hommes ne peuvent pas mourir… car la vie est un fil qui ne se casse pas » (p. 86).
Les deux visions coexistent, se frottent, se respectent. Le syncrétisme haïtien, ce tissage de mémoires africaines, amérindiennes et chrétiennes, est au cœur du roman.
Roumain fait des paysans des penseurs. Bienaimé, avec ses sentiments bourrus, ses fausses colères pour cacher ses émotions – une attitude si commune aux mondes créoles que je n’ai pu m’empêcher de rire devant ses facéties : « Demande-moi, je ne te répondrai pas » (p. 90). Mais Bienaimé est aussi un métaphysicien. Son syllogisme sur le Seigneur et le créateur de la misère (p. 7) est d’une logique implacable.
Et quand il décrit la mare au Zombi, c’est de la poésie pure :
Il n'y a que la mare au Zombi, mais c'est un marigot à maringouins : une eau pourrie comme une couleuvre morte, enroulée, une eau épaisse et sans force pour courir.
P. 33
Délira, elle, a préservé son rire :
Le rire de Délira était étonnamment jeune… c'est qu'elle n'avait pas tellement l'habitude de le faire entendre… elle n'avait jamais eu le temps de trop l'user : elle l'avait préservé tout frais.
P. 74
Et ses monologues, comme ceux d’Annaïse, si puissants dans la simplicité de ses mots, pourraient être aussi célèbres que celui de Oncle Vania d’Anton Tchekhov se terminant par « Nous nous reposerons ».
Chaque ligne de ce roman semble être écrite pour que l’on n’oublie jamais ces êtres ; autant de croquis qui les rendent éternels.
Roumain ne parle pas des paysans haïtiens. Il les écoute, les observe, les transcrit avec la rigueur de l’ethnologue qu’il était. Il trace les lignes de leur spécificité :
Délira chantait… C'était une chanson sans mots, à bouche fermée… Elle chantait à la manière des négresses ; c'est l'existence qui leur a appris.
P. 75
Et cette manière qu’ont les Noirs de se parler à soi-même, à voix haute.
Roumain note, sans exotisme, sans folklore. Il rend compte d’un monde que les Kréyolphones reconnaissent et que d’autres découvrent, les yeux grand ouverts.
Comme Maran, Roumain ne tombe pas dans l’exotisme ou le voyeurisme. Il ne fétichise pas le corps noir quand il décrit l’acte sexuel. Il le rend à sa simplicité d’acte et à sa noblesse.
Et il donne des détails, contrairement à Maran. Mais seulement en montrant que l’accouplement est aussi affaire de Nature, de poésie :
Elle était étendue sur la terre et la rumeur profonde de l'eau charriait en elle une voix qui était le tumulte de son sang.
P. 89
Pas de voyeurisme. Pas de spectacle. Des corps et la nature, le désir comme force vitale. Une scène d’une beauté et d’une poésie rare.
La terre est une femme nue. Manuel chante aux plantes. Les mornes ont des cheveux crépus. L’eau est bien commun, qui ne devrait jamais être en Bourse.
Le livre est entièrement poésie réelle de la nature. Une poésie écologique, dirait-on aujourd’hui. Mais cette poésie est loin d’être superficielle, extrêmement construite, elle est à la fois peinture. C’est une poésie paysanne qui n’est pas simplement descriptive mais invocation constante de la nature humaine de la nature.
Et surtout, la lumière. Omniprésente. Obsédante. Elle se reflète dans la « source » des yeux de Délira, sur les houes des coumbites. « Une lumière rouge », « la lumière vacilla dans ses yeux », « la lumière sur le front de Manuel », « lumière de l’âme », « lumière de midi », « un vallon inondé de lumière », « une esplanade de lumière violente ».
La lumière comme espoir. Comme vie possible.
Manuel n’est pas un héros naïf. Il connaît la haine, il l’a vue à l’œuvre. Mais il refuse de s’y soumettre.
La haine, ça donne à l'âme une odeur empoisonnée, c'est comme un marigot de boue verte, de bile cuite, d'humeurs rances et macérées.
P. 95
Et il sait ce qui fait la valeur d’un homme. Parlant des cœurs « épais en apparence », il annonce, il prophétise.
Il n'y a pas plus sensible à ce qui fait que l'homme a vraiment le droit de s'appeler un homme : la bonté, la bravoure, la fraternité virile.
P. 139
Gouverneurs de la rosée est un roman de l’eau. Et il est lui-même une source. Source pour la littérature caribéenne. Source pour tous ceux qui croient que la beauté peut naître de la misère, que la solidarité peut vaincre la division, que les penseurs ne sont pas forcément ceux que l’on appelle élites. Mais aussi les paysans.
Jacques Roumain décède à l’âge seulement de 37 ans, quelques semaines après avoir achevé ce livre. Il nous a laissé, en testament, une assemblée de gouverneurs.
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